ARESUB

 

LA CUBOMEDUSE D’AUSTRALIE, UN TUEUR SOUS-MARIN

 

Titre original : A killer down under (Australia’s Box Jellyfish)

Auteur : William HAMNER

Photographies : David DOUBILET

 

NATIONAL GEOGRAPHIC

Vol. 186, n°2 – août 1994

 

            Apparaissant à travers l’eau, une cuboméduse paraît aussi inoffensive qu’une barbe à papa. Mais ce fléau des plages, encore appelé le piqueur marin (marine stinger) ou guêpe de mer (sea wasp), est l’une des créatures les plus venimeuses de la terre. Le contact avec ses tentacules peut entraîner une mort atroce en quatre minutes.

            Miroitant dans la lumière des projecteurs le long de la jetée, deux grandes formes fantomatiques ondulent juste en-dessous de la surface. Le voile des dix longs tentacules, si minces qu’ils sont presque invisibles, s’étendent derrière leur corps translucide en forme de boîte cubique. Nous avons identifié notre gibier : Chironex fleckeri, l’infâme cuboméduse, que l’on trouve dans les eaux littorales de l’Australie et de l’Asie du Sud-Est.

            Difficiles à voir, ces fantômes cubiques ont longtemps jeté une ombre redoutable sur la beauté ensoleillée de la côte nord de l’Australie. Connues aussi sous le nom de piqueurs marins ou guêpes de mer, les cuboméduses ont tué au moins 65 personnes dans les 100 dernières années.

            « Chironex fleckeri est sans hésitation l’animal le plus venimeux de la terre », dit Peter Fenner, le médecin responsable des cuboméduses à l’Association de Sauvetage des Surfers du Queensland. « Le venin d’aucun autre animal ne peut tuer un humain en 4 minutes ou moins ». Le serpent le plus dangereux d’Australie, le « taipan », a assez de venin pour tuer 30 adultes, mais sa morsure n’est pas très douloureuse, et il peut se passer plusieurs heures avant qu’une victime non traitée meure. Une grande cuboméduse a cependant assez de venin pour tuer 60 adultes et la douleur de ses piqûres est immédiate et insupportable. Le passage du venin dans la circulation et le système lymphatique peut entraîner rapidement une détresse respiratoire ; dans quelques cas, le rythme cardiaque se ralentit ou s’arrête presque immédiatement.

            J’ai pris connaissance de la dangerosité des Chironex quand ma femme, et assistante chercheuse, Peggy et moi étions en train de travailler comme biologistes marins à l’Institut Australien des Sciences de la Mer nouvellement fondé à Townsville. Intrigués par les cuboméduses, nous avons récolté plusieurs spécimens juvéniles avec des filets et les avons placés dans un aquarium. Nous avons mis de petites crevettes vivantes dans le bac pour les nourrir, mais elles ont ignoré ces proies.

            Nous avons alors essayé de les nourrir à la main, en utilisant, bien sur, des gants en caoutchouc. Une seule, que nous appelions Charlie, voulait manger les crevettes que nous placions dans sa bouche. Les autres méduses moururent, tandis que Charlie doublait de taille en un mois. Charlie mourut deux mois plus tard quand l’aquarium se vida accidentellement ; mais la littérature scientifique indiquait que nous avions réussi quelque chose d’unique : personne n’était arrivé auparavant à maintenir un Chironex vivant dans un labo.

            Peggy et moi décidâmes d’essayer de capturer des Chironex adultes. Nous savions que ces grandes méduses se regroupaient la nuit près de la jetée de l’Institut, pour se nourrir de plancton et de petits poissons attirés par la lumière. Nous savions aussi que les attraper serait une opération délicate. Les monstres que nous pourchassions pouvaient avoir une cloche (ou corps) aussi gros qu’un ballon de basket, mais cubique, et 60 tentacules, long chacun de 15 pieds (soit 4m50).

            Avec un collègue, Martin Jones, nous avons chargé des bidons en plastique de 55 gallons (200 l) dans un camion. Habillés de pantalons longs, chemises à manches longues et de gants fixés aux poignets sur nos manches, nous ressemblions à des manipulateurs de déchets toxiques.

            En regardant de la jetée, nous vîmes deux grandes Chironex. Nous observions, fascinés, comment elles manœuvraient dans l’ombre et hors de l’ombre, évitant systématiquement les poteaux incrustés d’huîtres qui auraient pu facilement déchirer leur délicate texture.

            Nous utilisions des filets à long manche pour les pousser dans les bidons, que nous remontions alors sur le quai. En faisant cela, j’avais eu trop chaud et je retirai ma chemise. Pendant que nous hissions les bidons sur le camion, un souffle emporta un tentacule qui se balançait seul à l’extérieur d’un des bidons. Il souffla doucement le tentacule contre la face interne de mon bras.

            Je ressentis une douleur comme si j’avais été marqué au fer rouge. Mon premier instinct fut de me racler la peau, mais je savais que laisser tomber le bidon aurait été trop dangereux. Grimaçant de douleur, je parvenais à aider à hisser le bidon sur le camion. J’examinais alors les dégâts : une zébrure rougeoyante, entrelacée, avec les bandes caractéristiques des tentacules de la cuboméduse.

            J’avais de la chance. Seulement un pouce de tentacule s’était collé à mon bras. Il faut 10 pieds ou plus pour délivrer une dose létale de venin de cuboméduse. Un pouce me suffisait. Multiplier par 100 ce niveau de douleur était inimaginable.

            En y repensant, notre nuit sur la jetée valait bien le prix d’une piqûre douloureuse : avant de quitter l’Australie, nous étions capables de conseiller deux chercheurs nouvellement arrivés à l’Université James Cook du Nord Queensland, Robert Hartwick et Masashi Yamaguchi, comment et où capturer des Chironex adultes. Ils ont ensuite conduit des recherches originales sur les cuboméduses.

            Yamaguchi et Hartwick cherchaient à décrire les différentes étapes de la vie des Chironex. Les autres méduses commencent leur vie comme de petites boules mobiles de cellules appelées planulas, lesquelles se fixent sur des rochers ou autres surfaces dures et se transforment en polypes, minuscules organismes munis d’une couronne de tentacules. Mais, en 1977, personne n’avait encore jamais vu ni planula, ni polype de Chironex. Yamaguchi et Hartwick ne savaient pas quoi chercher.

            Cependant, la nuit où nous avions capturé les Chironex adultes, nous avions remarqué que le stress les avait fait libérer sperme et ovocytes dans les bidons. Yamaguchi et Hartwick émirent l’hypothèse que si on mélangeait l’eau d’un bidon contenant du sperme avec celle contenant des ovocytes, on obtiendrait des œufs fertilisés de Chironex. Ils pourraient alors découvrir à quoi ressemblent les planulas et les polypes.

            Les biologistes avaient bientôt des cuves, des bocaux et des boîtes en plastique débordant de planulas. Cependant, les organismes moururent rapidement après la transformation en polypes microscopiques.

            « Nous savions que les planulas avaient besoin de s’attacher à une surface dure », dit Hartwick. « Nous leur avons offert du rocher, des coquilles de mollusques, du corail et des racines de mangrove, mais elles les refusaient tous et mourraient ». C’est alors qu’Hartwick et Yamaguchi eurent l’occasion de regarder sous le fond d’une boîte en plastique dans une cuve. Là, pour des raisons restées inexpliquées, les polypes prospéraient.

            Maintenant que l’on savait à quoi ressemblaient les formes juvéniles de Chironex, la prochaine étape était de les trouver dans le milieu naturel. Cela s’avéra laborieux, à cause de leur petite taille et parce que personne ne savait où avait lieu la reproduction. Etant donné que les méduses Chironex n’apparaissent que pendant l’été australien, quelques biologistes pensaient qu’elles migraient de la Nouvelle-Guinée vers le Sud. Cependant Hartwick suspectait qu’elles pouvaient se reproduire entre la terre et la Grande Barrière de Corail, parfois écartée de la côte de 40 miles.

            « Nous sommes sortis mois après mois récolter du plancton, dit-il, tamisant des millions de mètres cubes d’eau de mer ». Ils ont trouvé que les plus jeunes et les plus petites méduses étaient le plus près de la côte, indiquant que leurs lieux de reproduction se trouvaient à proximité.

            Plus tard Hartwick trouva des petites méduses Chironex trois ou quatre miles à l’intérieur d’estuaires ou de rivières comme Alligator Creek. En 1980, il commença à ramasser des roches, des coquilles et des morceaux de racines de mangrove pour examiner les polypes au microscope. Pendant six ans, il a cherché en vain.

            « Nous avons regardé des milliers de rochers de 14 rivières, dit Hartwick, passant parfois jusqu’à quatre heures pour examiner avec attention un rocher de 4 pouces. Les rochers étaient typiquement couverts d’une végétation dense et de minuscules animaux. Autant chercher un petit arbuste dans une forêt.

            Un jour, un assistant vint dans le bureau d’Hartwick, les yeux brillants. « Viens jeter un œil », dit-il.

            Là, sur une roche, Hartwick vit des polypes qui ressemblaient justement aux Chironex.

            « J’ai essayé de ne pas trop m’exciter », se souvient Hartwick. « Les polypes se ressemblent souvent. Nous devions voir ce qu’ils allaient devenir en grandissant ».

            Pendant les douze jours suivants, la durée type pour la métamorphose des méduses, Hartwick et son équipe observèrent avec impatience si chaque étape, du polype à la méduse, correspondait à ce qu’ils attendaient. Finalement les méduses apparurent, et elles étaient indiscutablement des toutes petites cuboméduses.

            Grâce au travail d’Hartwick et Yamaguchi, nous connaissons maintenant entièrement le cycle de vie de la cuboméduse. Les adultes se rassemblent dans les embouchures des rivières et dans les estuaires tard dans l’été pour se reproduire, puis mourir. Les planulas qui en résultent se fixent sur le fond, où, en automne, elles se transforment en polypes et colonisent la face inférieure des pierres, rampant pour trouver un endroit propice pour se fixer. Pendant ce temps, de nouveaux polypes peuvent apparaître à partir des polypes existants. Au printemps, les polypes deviennent de petites méduses, migrant vers le large avant l’arrivée des pluies de mousson. En mer elles se nourrissent de crevettes et de poissons, mais leur nourriture favorite est une petite crevette qui vit en bancs près de la côte, le long justement de ces plages de sable que les Australiens trouvent si attirantes en été.

            Et c’est là qu’est le problème. Chironex, bien entendu, ne pique pas intentionnellement les humains, mais simplement réagit quand ses tentacules sont frôlés. Les tentacules des méduses ont des capsules spécialisées pour piquer appelées nématocystes ; chacun d’eux possède une gâchette mécanique. Cependant, pour se déclencher, les nématocystes doivent être stimulés chimiquement. Cette stimulation provient de produits chimiques que l’on trouve à la surface des poissons, des crustacés et, malheureusement, des humains.

            Les cloches translucides lentement pulsatiles sont suffisamment difficiles à voir pour que les méduses ne deviennent pas des proies dans les eaux troubles de la côte nord de l’Australie ; leurs tentacules sont encore plus difficiles à voir. Avec quinze pieds de long et seulement un quart de pouce d’épaisseur (soit 4m50 et 6mm), ils flottent derrière la cloche, comme des lignes de pêche invisibles. En fait il fallut attendre 1956 pour que fut décrite l’espèce Chironex fleckeri et identifiée comme la créature qui infligeait de telles douleurs. Les histoires abondaient de nageurs sortant de l’eau en courant et en hurlant, avec des lésions cutanées, mais qui n’avaient jamais vu leur agresseur.

            Heureusement pour le tourisme, les cuboméduses ne vivent pas sur la Grande Barrière de Corail, où environ un million de visiteurs se mettent à l’eau chaque année. Elles ne hantent pas non plus la Côte d’Or australienne (Gold Coast), ni la Sunshine Coast près de Brisbane. Mais les estivants amateurs de plage ont dû adapter leur comportement à la présence de la méduse mortelle le long des côtes au nord du Tropique du Capricorne, lequel passe près de la ville de Rockhampton dans l’état du Queensland.

            Quand les gens se baignent le long des plages à risque, ils doivent soit nager dans des zones protégées par des filets, soit porter un vêtement de protection. On a vu des concurrents de compétition de surf porter deux paires de collants, l’une sur les jambes, l’autre à l’envers, les bras passés dans les jambes du collant et la tête émergeant d’un trou aux fesses.

            Comment un collant ultra-mince peut-il apporter une protection contre un venin aussi puissant ? Les filaments urticants contenus dans les capsules sont trop courts pour piquer la peau recouverte du collant. C’est heureux, parce que, si chaque nématocyste injecte seulement une micro-goutte de venin, un seul tentacule contient des millions de capsules mortelles.

            « C’est une des raisons pour lesquelles les piqûres de Chironex peuvent être si difficiles à traiter », explique Peter Fenner, spécialiste des piqûres marines. « Les serpents et les araignées mordent généralement une seule fois, en un seul endroit, alors que le venin des cuboméduses pénètre dans la victime à travers une grande surface. Heureusement nous disposons maintenant d’un sérum antivenimeux. »

            Le sérum antivenimeux a été développé il y a 24 ans par des scientifiques des Laboratoire de Sérologie du Commonwealth en Australie, qui inoculaient des doses non létales de venin à des moutons. Les moutons produisaient alors des anticorps qui pouvaient être utilisés pour fabriquer du sérum antivenimeux. Les membres du personnel médical des régions côtières du Territoire du Nord et du nord du Queensland ont toujours avec eux le sérum antivenimeux.

            « Ca peut être très efficace », dit Fenner à propos du sérum antivenimeux, qui est injecté soit en intramusculaire, soit en intraveineux. « La respiration se régularise presque immédiatement ; le soulagement de la douleur arrive en quelques minutes. Ultérieurement les cicatrices sont souvent réduites. »

            J’ai rencontré Fenner au Queensland dans la ville de Mackay en 1993, alors que Peggy et moi avions la chance de retourner en Australie pour reprendre les recherches sur les méduses. Elle et moi avions souvent parlé de retourner étudier ces animaux. Un jour le téléphone sonna. Notre ancien collègue, Martin Jones, directeur de l’Aquarium de la Grande Barrière de Corail à Townsville, formulait une proposition irrésistible : il était arrivé à maintenir une cuboméduse vivante pendant neuf mois dans un aquarium ; elle était morte, mais il avait obtenu des fonds de l’Université James Cook et de deux Lions Club locaux pour un programme de recherche sur les Chironex. Pouvions-nous venir pour l’aider à démarrer le projet ?

            Nous étions impatients d’étudier et de photographier le comportement prédateur et alimentaire des méduses Chironex, mais nous avions de sérieux problèmes devant nous. Les animaux apparaissent et disparaissent dans l’eau de façon imprévisible. Les étudier dans leur milieu naturel serait impossible. De plus, comme nous l’avions appris, la plupart des cuboméduses ne se nourrissaient pas en captivité.

            Cependant j’avais récemment aidé au développement d’un nouveau type d’aquarium, appelé « carrousel à plancton », pour l’Aquarium de la Baie de Monterey en Californie. Le carrousel à plancton fait tourner l’eau de façon à éviter que les méduses ne se fassent piéger dans les coins ou coller sur la bouche d’aspiration. Les carrousels à plancton de l’Aquarium de Monterey sont une réussite spectaculaire ; ses méduses prospèrent. Les conservateurs de l’aquarium ont adapté leurs projets à nous et, lorsque nous sommes arrivés à Townsville, un carrousel à plancton tout neuf était prêt.

            Nous avons capturé plusieurs cuboméduses et les avons placées dans le nouvel aquarium. Immédiatement elles ont commencé à nager dans le courant circulaire avec leurs tentacules déployés derrière elles, quelque chose que nous n’avions jamais vu dans l’eau calme des aquariums classiques.

            Nous mimes des crevettes vivantes dans l’aquarium et l’un des tentacules du Chironex toucha bientôt une crevette banane à épines, qui mourut instantanément. Empêtrée dans les tentacules, la crevette fut remontée à proximité du pédalium de la cuboméduse, un appendice qui place la crevette à portée de la bouche de la méduse. Nous avions enfin réussi à créer un environnement dans lequel les cuboméduses montreraient comment elles faisaient pour se nourrir.

            Nous avons rapidement réalisé pourquoi les Chironex avaient besoin d’être si mortelles. Des proies comme les crevettes bananes sont couvertes d’épines acérées. Si la crevette était mangée vivante, le moindre coup de sa puissante queue déchirerait le délicat tissu de la méduse en lambeaux. Il valait donc nettement mieux tuer rapidement.

            Un aspect du comportement des Chironex attira l’attention de Peggy. Elle réalisa que les méduses dans un grand réservoir fixe s’éloignaient d’elle quand l’éclairage de la pièce était vif et qu’elle portait des habits sombres. « J’ai l’étrange sentiment que les méduses me voient venir et s’éloignent délibérément », me dit-elle.

            Un tel comportement chez un animal aussi simple qu’une méduse était certainement improbable. Il est vrai que les cuboméduses ont des structures qui ressemblent grossièrement aux yeux des vertébrés ; leur système nerveux pouvait-il être assez complexe pour traiter des informations visuelles ? Nous nous le demandions.

            Persuadée que les cuboméduses la voyaient d’une quelconque façon, Peggy isola la pièce de l’aquarium de façon qu’aucune lumière ne pénétra de l’extérieur. Alors elle et Martin commencèrent une série d’expériences, dans lesquelles elle présentait différentes cibles, peintes en noir, contrastant avec la paroi blanche du réservoir. A chaque fois qu’elle exposait la cible, les méduses s’en détournaient. Même une petite cible large d’un demi-pouce était suffisante pour que les pulsations les emmènent dans une direction opposée.

            Les expériences minutieuses de Peggy ont montré que les cuboméduses peuvent voir très bien. Personne n’a encore d’idée sur comment elles le font.

            Un de nos derniers jours en 1993 au Queensland, le gardien de l’Institut Australien des Sciences de la Mer signala qu’il avait remarqué quatre cuboméduses sous la même jetée où le tentacule, en se balançant dans le vent, m’avait piqué en 1977. Nous avons mis nos vêtements de protection, avons chargé le camion de bidons et nous sommes partis au crépuscule. Presque aussitôt après avoir commencé à scruter l’eau, un requin apparut entre les piliers. Nous décidâmes de ne pas nous mettre à l’eau pour attraper notre gibier.

            Bientôt, trois grandes tortues vertes, longues chacune d’à peu près trois pieds (90 cm), apparurent, allant et venant lentement dans la zone éclairée par les projecteurs de la jetée. Quelque chose dans la façon dont les tortues évoluaient dans l’eau me fit me demander si elles n’étaient pas à la recherche de méduses.

            Je ne me suis pas posé la question longtemps. Une cuboméduse de la taille d’un pamplemousse sortit de l’obscurité, se propulsant avec langueur en direction de la jetée. Nous l’observions esquiver les dangereux piliers. Ce comportement, qui nous avait déjà interrogé, nous intéressait maintenant particulièrement, depuis que Peggy et Martin avaient prouvé que les Chironex pouvaient facilement voir des objets de la taille des piliers.

            C’est alors, comme je me préparais à descendre mon filet, que, sortant de sous la jetée, arrivèrent les trois tortues. La cuboméduse n’avait pas une chance de s’en tirer. La plus rapide des tortues se précipita dessus et la dévora en deux coups de bec rapides.

            Le spectacle était saisissant. Cette créature, qui peut tuer en un instant, avait été ingérée avec désinvolture, tentacules compris, par un ennemi manifestement immunisé. Dans l’heure qui suivit, deux autres cuboméduses apparurent. Les tortues s’en occupèrent avant même que nous ayons eu le temps de ramasser nos filets.

            Comment les tortues de mer y arrivent-elles ? Personne ne le sait exactement. Peut-être y a-t-il quelque protection apportée par le revêtement de leur tube digestif, qui pourrait être aussi ce qui leur permet de manger avec facilité des éponges de verre. On a trouvé dans le tube digestif de certaines tortues de mer jusqu’à une livre de spicules siliceux acérés de ces éponges. Il y a peut-être une autre explication que la science n’a pas encore trouvée.

            Mais ensuite il était temps de remballer notre matériel et de rentrer à la maison. Je m’attardais un moment, espérant apercevoir une dernière cuboméduse, tout en m’émerveillant de tout ce que nous avions appris sur les Chironex depuis le jour où nous nourrissions Charlie à la main 17 ans plus tôt. Maintenant nous venions de découvrir que la plus venimeuse des créatures présente ses propres vulnérabilités. Une fois encore, comme c’est souvent le cas, la vie cachée sous la surface de l’océan nous avait éclairés dans une voie inattendue. 

 

Traitement :

  • Bouche à bouche et massage cardiaque si besoin  ;
  • Retirer doucement les tentacules avec un couteau ou un bâton  ;
  • Ne pas frotter avec du sable : risque d’activer les nématocystes non encore déchargés  ;
  • Laver abondamment les lésions avec du vinaigre pour désarmer les nématocystes  ;
  • Garrot  ?
  • Sérum antivenimeux (IM ou IV)  ;
  • Antalgique local.

 

Prévention  :

  • Zones à risque  : le long des côtes nord de l’Australie  ; au nord du Tropique du Capricorne (la Grande Barrière de Corail est trop loin au large).
  • Période  : octobre à mai.
  • Respecter les consignes  :
    • Piscine bord de mer  ;
    • Enclos protégé par un filet  ;
    • Combinaison en lycra.

 

Nous vous renvoyons pour l’iconographie au magazine papier du National Geographic. Les photographies montrent en particulier les zébrures tortueuses laissées par les piqûres sur le tronc d’une femme et les jambes d’une fille (toutes deux ont survécu et portent des cicatrices à vie).

 

Le biologiste William Hamner dirige le Centre des Sciences de la Mer à l’Université de Californie Los Angeles.

C’est le 37e article dans le National Geographic pour le spécialiste sous-marin David Doubilet.

 

Traduction : Frédéric Mauvisseau

Date de mise en ligne  : 22/11/2000

 

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