ARESUB

ENVENIMATIONS
PAR LES ANIMAUX MARINS

Pr Pierre AUBRY, Professeur Emérite à la Faculté de Médecine d’Antananarivo (Madagascar)

22/07/2003

1.       Généralités

L’envenimation par les animaux marins est moins bien connue que l’envenimation par les animaux terrestres. Chacun connaît en effet les accidents dus aux serpents ou aux scorpions. Par ailleurs, on confond souvent les envenimations par animaux marins et les manifestations toxiques dues à l’ingestion de poissons vénéneux, réalisant l’ichtyosarcotoxisme ou ciguatera.

L’envenimation est due à l’inoculation à l’homme de venins animaux. Les animaux venimeux sont munis d’un appareil à venin et vont inoculer leurs toxines soit par piqûre, soit par morsure. L’inoculation se fait soit dans l’eau, et est alors toujours grave du fait du risque de noyade, soit hors de l’eau, lors de manipulations de l’animal.

La majorité des animaux marins venimeux vivent dans les eaux tropicales, intertropicales et tempérées chaudes, en particulier dans la Province Indo-Pacifique. Les contacts de l’homme avec les animaux marins y sont fréquents : pêcheurs côtiers, plongeurs sous-marins, mais aussi touristes amateurs de mers exotiques.

 

2. Mollusques et poissons sont les plus dangereux :

 

2.1. Parmi les mollusques, les conidés ou cônes, qui sont considérés par les conchyliologues (ou collectionneurs de coquillages) comme les plus beaux coquillages au monde, sont cause d’une envenimation parfois mortelle, toujours redoutable. Le premier cas mortel a été rapporté en 1705 dans l’Archipel des Moluques (Mer des Célèbes). Les cônes sont des gastéropodes, prosobranches, toxoglosses (langues à venin). On décrit une coquille avec un apex (ou base), une pointe et une ouverture (ou péristome) qui s’étend de la base à la pointe. L’animal sorti de sa coquille présente un ensemble “pied-tête” avec à l’extrémité céphalique un siphon qui abrite la trompe et de chaque côté deux tentacules qui portent les yeux. L’appareil venimeux se compose d’une volumineuse glande, la glande de Leiblin, qui n’aurait qu’un rôle mécanique, d’un canal glandulaire siège de l’élaboration du venin, de la radula contenue dans une gaine à deux branches disposées en L avec dans chaque branche des dents mesurant entre 5 et 10 mm, et se terminant à leur pointe par un harpon. Lorsque le cône chasse, une dent est engagée dans la trompe. Celle-ci est exsertile et se projette en avant pour implanter dans la proie la dent qu’elle abrite et éjecter le venin. Le venin des cônes est thermostable. Les cônes sont des animaux piqueurs.

Les tests de toxicité chez l’animal ont montré que beaucoup de cônes étaient venimeux, même si tous ne sont pas dangereux pour l’homme, compte tenu d’un appareil inoculateur trop petit ne pouvant injecter qu’une dose trop faible de venin. Des épreuves sur la souris ont été réalisées à l’Institut Pasteur de Nouméa et l’Institut Pasteur d’Antananarivo et à l’Institut Halieutique et des Sciences Marines de Toliara.

Les cônes sont classés en trois groupes selon leur régime alimentaire :

Le cône le plus redoutable est C. geographus, mais la difficulté que l’on rencontre à différencier les cônes dans leur milieu naturel oblige à les considérer tous comme suspects. Les toxines sont de petits peptides, appelées conotoxines, qui agissent au niveau des canaux ioniques et des récepteurs présents dans le système neuromusculaire. Le sujet présente après quelques minutes une douleur excruciante au point de piqûre, avec un œdème souvent volumineux, puis des paralysies des muscles squelettiques et des muscles respiratoires qui sont responsables du décès. En pratique, l’évolution est variable, mais l’apparition des paralysies doit faire prévoir une assistance respiratoire. Il n’y a pas de sérum.

 

2.2. Plusieurs familles de poissons marins sont venimeuses :

 

2.2.1. Les dasyatidés qui comprennent les raies armées (ou raies à aiguillon barbelé) dont la queue porte sur sa face dorsale une épine venimeuse. Ce sont des animaux piqueurs. Les raies provoquent des blessures au bord de la plage quand on marche dessus par inadvertance. La raie pastenague (Taeniura melanospilos) porte sur la queue un dard souvent mortel d’une vingtaine de centimètres, denticulé et très difficile à retirer.

2.2.2. Les acanthuridés ou poissons-chirurgiens dont l’appareil vulnérant est formé de 2 lames érectiles ou scalpels (d’où leur nom) situées de chaque côté de l’appendice caudal, et dont l’érection se produit lorsque l’animal est menacé. Ce sont des plaques osseuses, effilées comme une lame de rasoir, qui provoquent de douloureuses et profondes blessures.

2.2.3. Les siluroidés qui comprennent les silures ou poissons-chats, qui portent des barbillons sur les lèvres, et dont les épines (1 dorsale, 2 operculaires) sont venimeuses. Leurs piqûres peuvent être mortelles comme celles de Plotosus anguillaris (Indo-Pacifique). Ces poissons vivent généralement cachés sous des pierres ou dans la vase.

2.2.4. Les muraenidés ou murènes qui vivent cachés dans les anfractuosités des rochers ou des récifs coralliens. Leur bouche est armée de dents en crochet et leurs morsures entraînent de profondes blessures qui permettent le passage du venin contenu dans la salive. Ce sont des animaux mordeurs. Leur toxine est thermostable à action hémolytique. Elle n’entraîne pas de signes généraux d’envenimation, mais des complications immédiates (hémorragies) ou ultérieures (septiques). La murène javanaise (Gymnothorax javanicus) est particulièrement nocive.

2.2.5. Les trichinidés ou vives qui vivent enfoncés dans le sable et ne laissent apparaître que leurs nageoires dorsales et le sommet de leur tête. La première des deux nageoires dorsales est réduite à 5 à 7 épines venimeuses dont la piqûre très douloureuse se produit sur les plages lorsque l’on met le pied sur l’animal.

2.2.6. Les scorpaenidés (appelés communément rascasses) qui comprennent trois genres : le genre Pterois (Pterois volitans au geste majestueux), le genre Scorpaena (Scarpaenopsis oxycephala ou poisson scorpion), le genre Synanceia, le plus vulnérant, dont Synanceia verrucosa (ou poisson pierre ou stone fish ou crapaud de mer ou «nohu»). Leur appareil venimeux est constitué de 13 épines dorsales. Les scorpaenidés se trouvent sur les côtes, cachés parmi les rochers, les coraux, le sable avec lesquels ils se confondent.

Chez les poissons, l’appareil venimeux est simple, constitué de glande(s) à venin et d’un système inoculateur, fait d’épines, les glandes à venin étant situées dans les sillons longitudinaux creusés à la base des épines. Il n’y a pas de véritable canal excréteur. Certains poissons n’ont d’ailleurs pas de véritable appareil inoculateur : ce sont les poissons crinotoxiques, le venin sécrété par les cellules du palais pénétrant la victime par les blessures causées par les dents ou les nageoires (c’est le cas de muraenidés) et les poissons hémotoxiques, où les toxines sont présentes dans le sang et pénètrent chez l’homme à l’occasion de blessures.

Le tableau clinique causé par la ou les piqûres est commun à tous ces poissons. Des signes locaux très importants : douleurs souvent syncopales, œdème, phlyctènes hémorragiques, nécrose sont associés à des signes généraux : troubles sensitifs, convulsions, paralysies, accidents cardiaques et respiratoires pouvant entraîner la mort (cas des poissons-pierres). Le pronostic est, en cas de survie, assombri par les complications locales (nécrose, surinfections), les septicémies, le tétanos. Les venins des poissons sont très variables tant au point de vue de leurs propriétés chimiques que toxiques ; ce sont des protéines, des mucopolysaccharides, des lipides. Leurs structures exactes demeurent inconnues car leur fragilité rend leur étude difficile.

Le traitement est donc symptomatique. Les venins étant thermolabiles, il faut “chauffer” la lésion : eau chaude (au-dessus de 50°C), cigarette allumée, etc. La douleur est combattue par sédatifs et analgésiques. Une réanimation respiratoire doit être mise en œuvre en cas d’accident grave. Il faut prévenir les surinfections à pyogènes et le tétanos. Il existe un seul sérum antivenimeux spécifique : “anti-stone fishes”, fabriqué en Australie et très efficace, s’il est injecté rapidement (Stone fish antivenin Commonwealth Serum Laboratories, Department of Health. Melbourne, Victoria).

 

3. La gravité potentielle de l’envenimation par les mollusques et les poissons ne doit pas faire occulter les autres animaux marins venimeux :

 

3.1. Les octopodidés, mollusques céphalopodes du genre Octopus (pieuvre) dépourvu de coquille dont l’appareil venimeux est composé de glandes salivaires entourant l’orifice buccal et de mandibules ou bec, la bouche étant située au centre de huit tentacules ou bras. Hapialochlaeia maculosa, petite pieuvre de 10 à 15 cm, peut tuer en quelques minutes.

3.2. Les cnidaires, autrefois appelés cœlentérés, redoutables par la présence de cellules urticantes, les cnidoblastes, dans leur ectoderme :

Ce sont des animaux venimeux par contact, voir simple effleurement (coraux de feu). Le traitement est local (application de vinaigre ou de jus de citron, de gels anesthésiques, enlever les tentacules par raclage doux) et général (adrénaline et réhydratation). Il existe un sérum antivenimeux pour les cuboméduses en Australie.

3.3. Les échinodermes

3.4. Les annélides, vers marins au corps recouvert de poils (polychètes dont Eurythoe complanata) porteur de longues soies, qui entraîne œdème et engourdissement pendant plusieurs jours.

3.5. Les serpents marins ou hydrophydés, reconnus hautement venimeux par les crochets de leurs dents maxillaires, sont pour la plupart des espèces pacifiques qui évitent l’homme et sont rarement à l’origine d’envenimation. Quelques espèces de l’Océan indien sont par contre agressives et peuvent attaquer les plongeurs (Enhydrina schistosa). Le venin des serpents marins est le plus toxique que l’on connaisse, 20 fois celui des cobras. Ce sont des élapidés, causant un syndrome cobraïque avec neurotoxicité prédominante (ptosis, diplopie, dysphagie, paralysie diaphragmatique), possible rhabdomyolyse. Les symptômes sont précoces ou retardés. Le décès peut survenir par hyperkaliémie, insuffisance rénale et arrêt respiratoire par lyse des muscles respiratoires.

Le traitement sur place consiste en une compression modérée du membre en amont par bande élastique ; à l’hôpital : traitement symptomatique et antivenin si à disposition (polyvalent purified équin-origin sea-snake antivenin, Australian Commonwealth Serum Institute, Parkville, Victoria ; attention au choc anaphylactique).

Il y a donc lieu de prendre beaucoup de précautions pour éviter des accidents toujours redoutables, parfois mortels dus au venin, en particulier des cônes et des poissons :

 

Les envenimations par les animaux marins sont rarement dues à des comportements agressifs de ceux-ci. L’homme est agressé parce qu’il dérange ou parce qu’il ne connaît pas, faute d’être averti, le comportement naturel d’un animal marin armé non pour attaquer mais pour se défendre

 

Références :

 

Principes généraux de prise en charge d’une envenimation marine (Rual)

 

visa comité lecture : 13/9/2003
date de mise en ligne : 17/9/2003
avec l'aimable autorisation du site MEDECINE TROPICALE


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