EPIDEMIOLOGIE DES INTOXICATIONS OXYCARBONEES
Extrait
de : « Intoxications au monoxyde de carbone à la Réunion »,
mémoire pour le Diplôme InterUniversitaire de Médecine Subaquatique et
Hyperbare
Dr
LEMAIRE Dominique
15
février 2000
plan :
Toxique mortel, le CO est un gaz inodore et incolore, résultat d’une combustion incomplète. De densité voisine de celle de l’air il se diffuse à tout l’espace disponible. Première cause d’intoxication accidentelle mortelle en Europe et aux USA ,l’Intoxication à l’oxyde de Carbone (IOC) survient volontiers lors des poussées de froid et au sein de collectivités, comme nous le rappelle l’actualité avec la récente intoxication par une chaudière défectueuse regroupant cinquante et une personnes dans une église de DOUAI au début de l’année 2000.
L’intoxication à l’oxyde de carbone reste un évènement rare dans un environnement tropical.
Les données épidémiologiques de l’intoxication au monoxyde de carbone peuvent présenter d’importantes variations d’une zone géographique à une autre.
Il y aurait annuellement 8.000 intoxications au CO dont 400 seraient mortelles (4).
Depuis 1986, des réseaux de « toxico-vigilance » furent créés, sous l’impulsion du centre d’oxygénothérapie hyperbare et du centre antipoison du CHU de Lille pour agir en sentinelles, surveiller l’évolution de la maladie et permettre des alarmes.
Ainsi le réseau de toxico-vigilance «Grand Nord » qui regroupe 14 départements a enregistré 2435 hospitalisations en 1996 et 1997 dont l’origine est imputable au CO de manière certaine dans près de 75% des cas (Sujet pour laquelle la symptomatologie présente est évocatrice et pour lesquels le diagnostic positif est confirmé par le taux HBCO supérieur ou égal à 10 % ou une symptomatologie inconnue et taux de HBCO supérieur à 10 %). Il s’agit d’une intoxication aiguë accidentelle dans plus de 95 % de cas survenant 9 fois sur 10 au domicile, plus de 42 % des cas impliquaient un chauffe-eau ou un chauffage au gaz, comme source principale de CO et 29 % étaient causés par des poêles à charbon.
Les incendies sont également responsables d’un nombre non négligeable d’intoxications ( 165 cas)
Les suicides par gaz d’échappement de voitures sont en augmentation constante (5 cas en 1994 11 cas en 1995, 19 cas en 1996), mais ont diminué en 1997 (10 cas).
En 1997 le nombre d’intoxiqués pour 100.000 habitants est de 17,97 %, contre 13, 45 % en 1996.
En comparaison, le réseau de toxico vigilance « Midi-Pyrénées » indique un taux de 11,6 pour 100.000 ha (FABRE et AL). Dans cette région de la France, les sources de CO sont similaires et on a observé que les chauffe–eau et les chaudières sont impliqués dans 46,6 % des cas.
Selon le réseau « Grand Nord », l’accumulation d’erreurs ou de négligences sont les principales causes de ces intoxications : une aération déficiente et l’évacuation inadéquate des gaz de combustion. Ainsi si l’appareil défectueux avait été installé par un professionnel 6 fois sur 10, celui-ci ne bénéficiait d’un contrat d’entretien que dans 75 % des cas.
Or l’âge de l’appareil se révèle supérieur à 10 ans dans 37 % des cas et, une fois sur deux, son allumage est récent au moment de l’accident, ceci démontrant que l’appareil en mauvais état de fonctionnement lors de sa remise en marche.
Ainsi en France l’intoxication au monoxyde de carbone reste un phénomène inquiétant, provoquant de nombreux décès, ceux-ci étant constatés avant l’arrivée des secours, ou peu de temps après l'arrivée à l'hôpital en raison de signes de mort cérébrale suite à l’arrêt cardio-respiratoire survenu avant l’arrivée des secours.
De plus, on estime que nombre de décès échappent aux systèmes de surveillance, basés essentiellement sur les services d’urgence et le SMUR.
On peut en rapprocher l’étude épidémiologique en BELGIQUE qui recense chaque année plus de deux milles victimes et une centaine de décès.
En janvier 1998, l’accident de Plombières, faisant 170 intoxiqués dans une salle paroissiale, a marqué les esprits.
Cela dit, plus de 50 % des accidents y sont dus à un appareil de production d’eau chaude.
Si on y reconnaît plus de 3.800 intoxications fatales (6) annuellement, moins du tiers relève d’un appareil de chauffage défaillant ou de gaz d’échappement.
5 à 10 p 100 des foyers sont équipés en détecteurs de CO.
Le coût global pour les seules hospitalisations serait chiffré à 33 millions de dollars (Morris-8).
Selon PREVOST et AL(8), il est constaté 82 décès liés à 71 accidents en 6 ans, 124 consultations à la chambre hyperbare en deux ans, et 1.128 cas d’exposition au CO sur deux ans et demi. C’est moins que la moitié des cas constatés par le réseau Grand Nord (!), pour une population légèrement supérieure (7.000.000 d’habitants).
Les sources de production du CO montrent une importante différence :
Ainsi les véhicules à moteur sont la principale source avec des proportions variant de 25 à 67 % selon l’origine des données : administration, chambre hyperbare ou Centre Antipoison.
Viennent ensuite les chauffages centraux, les poêles, ou les réfrigérateurs.
Très peu de cas impliquent de fait les chauffe-eau.
Dans les cas de décès, l’alcool se trouve associé dans 31 % des cas.
Enfin, contrairement aux Pays Européens, le garage attenant à la maison est un lieu d’intoxication fréquemment rencontré, particulièrement dans les cas de décès (22%).
Le chauffage au gaz utilisé dans la majorité des élevages de volaille en font un lieu privilégié pour les intoxications en milieu de travail.
Une enquête auprès des Policiers chargés de faire la circulation au niveau des carrefours les plus utilisés d’ ANKARA au milieu de la pollution au niveau des voitures note que seul le tabagisme influence de façon significative le taux HbCO des policiers (ATIMLAY et AL).
Au début des années 80 bat tous les records en nombre d’intoxications avec plus de 3.5 pour 100 habitants !! (1.037.224 ICO / 27.925.750 habitants) et un nombre de décès de 2.877.
Ce nombre phénoménal de cas ayant pour responsable l’utilisation des briquettes de charbon pour la cuisson et le chauffage de maison. Depuis 1983, ce nombre a progressivement diminué pour atteindre 100 décès en 1997, suite aux modifications des habitudes de chauffage et à l’amélioration du traitement des personnes intoxiquées.
Un aspect fréquemment relevé lors de l’intoxication au CO est sa survenue dans les bâtiments de construction récente, l’étanchéité des maisons et autres bâtiments y seraient un facteur déterminant.
Un événement très médiatique : un nouveau « syndrome du restaurant chinois ».
La Réunion n’échappe pas à la règle, mais supportera cependant une exception de taille décrite avec humour par nos confrères du CHD Félix Guyon comme un nouveau « syndrome du restaurant chinois » (1 - 2) où les céphalées habituellement revendiquées par le glutamate, alias Vee-tsin, y laissèrent la responsabilité au CO.
Voilà l’histoire, telle qu’elle fut décrite :
« Le 17 août 1996, au milieu de l’hiver austral, cinquante trois personnes trouvèrent dans la fondue chinoise, un élément traditionnel de la gastronomie réunionnaise un motif original d’intoxication collective à l’oxyde de carbone . Ce jour là, sur la centaine de consommateurs attablés dans un restaurant chinois réputé de la capitale, 17 enfants dont un nourrisson et 36 adultes, dont une femme enceinte de quatre mois, se plaignent soudainement de difficultés respiratoires, de nausées et vomissements, de maux de tête, d’un état confus ou de maladresses dans la gestualité sans que soit notée de perte de connaissance .
Ce plat, fort convivial, se partage à proximité immédiate d’un brasero à charbon permettant de garder à bonne température la savoureuse fondue de viandes et de poissons que chacun cuit dans le bouillon. Tous apprécièrent donc à leur dépends le caractère inodore et pernicieux du CO mélangé au délicat fumet des aliments qui s’accumulait du fait de l’atmosphère confinée (les fenêtres sont fermées et la climatisation arrêtée).
Les équipes de secours, rapidement arrivées sur les lieux, activent le retrait des victimes du site d’exposition, débutent l’administration de l’oxygène au masque à haute concentration (10 litres par minute) et les évacuent vers l’hôpital le plus proche.
Sur 53 personnes, seules 2 refusèrent leur mise en observation et quittèrent l’hôpital avant qu’aucun échantillon de sang ne fut prélevé et après avoir reçu de l’oxygène.
Après une oxygénation intensive, de 60 à 90 minutes, le taux moyen d’HbCO mesuré chez les patients était le suivant, sur 38 résultats disponibles :
· un cas : 12 % (une femme de 37 ans) ;
· 8 cas : 10 % ( un garçon de 6 ans, une fillette de 11 ans, une fillette de 10 ans un garçon de 12 ans, une femme de 35 ans, une femme de 39 ans, un homme de 45 ans, et enfin une femme de 61 ans) ;
· 1 cas : 7,4 % ;
· 7 cas : 4,8 % ;
· Enfin pour 21 cas : 2,5 % et moins.
L’intoxication collective au CO était ainsi confirmée par le dosage de l’HbCO, si l’on garde à l’esprit que le taux de celle-ci décroît de moitié toutes les 90 minutes lorsqu’on respire de l’oxygène pur.
Du fait de la régression rapide, pour tous, des symptômes sous oxygène ce qui rassurait sur la gravité de l’intoxication et de l’éloignement de la seule chambre hyperbare disponible sur l’île (Saint Pierre), il ne fut pas décidé de recourir à l’OHB: le nourrisson et la femme enceinte (HbCO à 2%) restèrent plusieurs heures sous O2 pur du fait de la plus grande affinité de l’hémoglobine fœtale pour l’oxyde de carbone.
Seules 21 personnes restèrent sous surveillance dans le service des urgences pour 12 à 24 heures.
Tous récupérèrent totalement.
Inutile de dire que, depuis, les systèmes électriques de chauffage ont pris la place des pittoresques braseros à la combustion douteuse.
Depuis, d’autres accidents, hélas mortels, ont été décrit avec ce type de chauffage au charbon de bois.(3)
Cet accident représente à lui seul près de la moitié des cas recensés.
Il n’existe pas à l’heure actuelle d’état des lieux de l’intoxication oxycarbonée à la Réunion.
L’outil informatique n’étant utilisé que depuis peu de temps par les services d’urgences de manière exploitable pour la pratique d’études statistiques, il se révèle impossible de répertorier les patients intoxiqués s’ils ne sont pas fichés par d’autres services hospitaliers.
a. mortalité par intoxication oxycarbonée :
Indirectement on peut se faire une idée
des limites de sa fréquence :
Une étude locale portant sur les
“accidents et suicides”(9) a comptabilisé de juillet 1993 à juin 1994 :
5.279 victimes d’accidents fortuits, de suicides ou d’actes de violence
justifiant une hospitalisation (Il est intéressant d’y relever le taux de
létalité des suicides réussis par intoxication
avant hospitalisation et d’en extraire les causes les plus fréquentes
(produits agricoles, ménagers, ou médicaments). Au pire nous retiendrons un
décès pour les items non explicités et qui peut être une intoxication
volontaire au CO. De même, cette étude fournit un taux de létalité par
intoxication accidentelle de 2.3%. Rapporté au nombre d’intoxiqués total (2336)
cela donne 54 victimes et si nous soustrayons les suicides par intoxication
volontaire (80p100) il reste alors 6 décès toute origine toxique confondue).
Ce qui permet de placer la limite
supérieure à 7 décès ; toutes causes toxiques recensées.
De mémoire d’homme, au S.D.I.S, les
pompiers n’ont pas relevé de victime décédée par le CO.
Au niveau du registre des décès
centralisé à la DDASS ; selon l’analyse des certificats de décès l’IOC
n’apparaît pas. Soit zéro décès !
Mais un défaut de déclaration reste
possible.
Ceci dit, une
communication personnelle de la part d’un acteur du SAMU de Saint-Paul fait
état au début des années 90 de deux décès à Bellemène et au Guillaume survenant
dans des circonstances très évocatrices : salles de bain calfeutrées avec
présence d’un chauffe-eau.
Aucun décès n’étant survenu après
hospitalisation à notre connaissance, la Réunion bénéficie à l’évidence d’un
régime de faveur vis à vis de nos compatriotes métropolitains.
b. morbidité par intoxication oxycarbonée :
En ce qui concerne les IOC non létales la
source principale de renseignements sera le registre de la chambre hyperbare du
Groupe Hospitalier Sud Réunion à Saint Pierre.(10)
Cinquante six personnes qui auront
bénéficié d’un traitement par OHB à Saint Pierre depuis la mise en route du
caisson en 1982 jusqu’à fin janvier 2000, soit 18 années.
Neuf patients au moins auront bénéficié de soins par ONB au GHSR.
Rappelons pour mémoire les 53 victimes du
restaurant chinois.
Soit un minimum de 118 victimes du CO sur
18 ans.
1. Une complication originale et rare de la
fondue chinoise : l’intoxication collective au monoxyde de carbone (CO) ;
Y. Djardem, A.Bourdé, F.Paganin, J.Souk-Aloun, G.Henrion, B-A Gaüzère.
2.
A new
chinese restaurant syndrome : the « chinese fondue » carbon
monoxide mass intoxication. Bernard-Alex Gaüzère, Yasmina Djardem, Arnaud Bourdé and Philippe Blanc. Crit.
Care 1999, 3; 55.
3.
Carbon Monoxide Poisoning Deaths associated with
camping ; Georgia, March 1999. JAMA, October 13, 1999-Vol 282, N°14.
4. Rapport monoxyde de carbone 1997 : http://www.chru-lille.fr/cap/ca4c4rapco97.htm
5.
Actes du congrés : Carbon monoxide : The unnoticed
poison of the 21st century. Satellite meeting IUTOX VIIIth
International Congress of toxicology. Dijon, France, 3-4 July, 1998.
6.
Carbon Monoxide : The Current situation April
1998. Dr. Thomas Greiner, Dept of Agricultural and Biosystems Engineering. Iowa
State University ; http://www.ae.iastate.edu/aen196.htm
7. Morris,
Robert D., Elena N., Naumauva, and Rajika L. Munsinghe, 1995. AJPH ; 85:10, pg. 1361-1365.
8. Bulletin d’information toxicologique,
vol.14, n°4 ; octobre 1998.Guy Sanfaçon, Ph. D. Centre anti-poison du
Québec.
9. Accidents et Suicides à l’île de la
Réunion. Enquête épidémiologique 1993-1994.Pr Ph. Erny (CHU Bordeaux), Dr
A.Bourdé (SAMU Réunion).
10. Les indications
de l’oxygénothérapie hyperbare rapportées à l’activité des caissons du centre
hospitalier sud réunion de 1982 à novembre 1998. Thése pour le doctorat en
Médecine. Marianne Pierre-Jean.
11.
Acute
carbon monoxide poisoning. Risk of late sequelae and treament by hyperbaric
oxygen. J Toxicol Clin. Toxicol.1985; 23(4-6): 315-24.Mathieu D. et al.
12. Delayed
neuropsychologic sequelae after carbon monoxide poisoning : prevention by
treatment with hyperbaric oxygen. Ann Emerg Med. 1995 Apr; 25(4) : 474-80.Thom
SR, et al.
13. Carbon
Monoxide Poisoning associated with use of LPG-Powered (Propane) Forklifts in
industrial settings-Iowa, 1998. JAMA,
January 19, 2000-Vol 283, N°3.
14. Les méthodes de
mesure et de détection du monoxyde de carbone. Dr P.Mols- CHU Saint-Pierre;
Garde adulte .Rue haute 322,1000 Bruxelles, Belgique.
Date de mise en ligne : 10 mars 2001
ASSOCIATION REUNIONNAISE DE
MEDECINE SUBAQUATIQUE ET HYPERBARE
Siège social : Groupe Hospitalier Sud Réunion, BP 350,
97448 Saint-Pierre cedex, Ile de la Réunion
http://www.aresub.org